Nouvelle étude sur le gaspillage alimentaire = nouvelles confusions!

Vous avez peut-être vu passer ou entendu parler que l’ONU (plus précisément le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE)) a sorti une nouvelle étude sur le gaspillage alimentaire à l’échelle mondiale le 4 mars dernier.

Si vous n’avez pas entendu mes interventions à la radio ni lu ma publication sur ma page Facebook sur le sujet, vous n’êtes peut-être pas au courant que les résultats de cette étude sont TRÈS MAL INTERPRÉTÉS et qu’il y a d’importantes précisions et rectifications à apporter. 

Voici ce qu’il en est!

1. L’étude ne portait que sur la moitié des principaux secteurs du système alimentaire global.

En effet, le Food Waste Index Report 2021 ne portait que sur trois secteurs : la vente au détail, les services alimentaires (ici souvent appelé le secteur HRI pour « hôtellerie, restauration et institutions ») et les ménages. Ont donc été exclus les trois autres autres principaux secteurs du système alimentaire, soit la production agricole, la transformation et la distribution, secteurs qui seraient responsables de 54 % du gaspillage alimentaire au Canada selon les chiffres de la plus récente étude canadienne portant spécifiquement sur le sujet (Gooch et al., 2019).

Ainsi, la majorité des points de communications par rapport à cette étude sont erronés et trompeurs :

  • On ne doit pas dire que l’on gaspille 931 millions de tonnes de nourriture chaque année à l’échelle mondiale.
  • On ne doit pas dire qu’on gaspille 17 % ou près de 20 % de la nourriture dans le monde.
  • On ne doit absolument pas dire que les consommateurs sont responsables de 61 % du gaspillage.

Tous ces chiffres ne sont que les quantités et les proportions par rapport à seulement 3 des 6 principaux secteurs du système alimentaire complet.

D’ailleurs, l’étude précédente de l’ONU sur la problématique globale du gaspillage alimentaire (Gustavsson et al., 2011) estimait que l’on gaspillerait environ le tiers de la nourriture à l’échelle mondiale. Cette estimation est toujours valide puisque la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture) estime que les 3 autres secteurs du système alimentaire seraient responsables d’environ 14 % du gaspillage (FAO, 2016); ainsi, 14 % + 17 % = 31 %, donc près du tiers tel qu’estimé précédemment.

Cela dit, si l’ONU estime maintenant que 931 millions de tonnes seraient gaspillés dans seulement trois secteurs, il est très probable que le chiffre global dépasse grandement les 1,3 milliards de tonnes estimées dans le rapport de 2011.

Concernant la responsabilité des citoyen•ne•s, les ménages seraient responsables d’environ 21 % du gaspillage dans notre système alimentaire selon les données de la plus récente étude canadienne (Gooch et al., 2019). Ces données sont évidemment imparfaites, mais ce sont tout de même les plus fiables que nous avons à l’heure actuelle.

2. On ne peut vraiment pas conclure que les Canadiens sont les champions ou les leaders du gaspillage dans le monde.

D’abord, les données canadiennes utilisées viennent d’une seule étude qui ne portait pas sur le gaspillage alimentaire mais bien sur les matières résiduelles municipalesresidual municipal solid waste »), étude dans laquelle le terme « food waste » n’est même pas défini. On peut donc fortement supposer que le sens accordé à « food waste »  dans cette étude  n’était pas « gaspillage alimentaire » mais plutôt « déchets/résidus alimentaire », donc la donnée inclut très fort probablement des résidus non comestibles (pelures, écales, noyaux, etc.) qui ne sont pas considérés comme étant du gaspillage alimentaire dans le sens commun du terme dans notre culture.

D’ailleurs, deux autres études canadiennes ont chiffré plus spécifiquement le gaspillage alimentaire dans les ménages et on peut en tirer des chiffres tous deux inférieurs au chiffre utilisé dans le rapport de l’ONU (79 kg/capita/année) :

(Détails des calculs pour en arriver à ces chiffres dans cet article : https://tuvaspasjeterca.com/2019/05/30/les-plus-recents-chiffres-sur-le-gaspillage-alimentaire-au-canada/)

Avec un tel écart de près de 20 kg d’une étude à l’autre, juste au Canada, on voit bien que le taux d’incertitude est très grand par rapport à ces données.

Ensuite, la donnée canadienne a été comparé aux chiffres d’autres études à travers le monde qui ont certainement employé des méthodologies de comptabilisation différentes de même que des définitions différentes, sachant que d’une langue à l’autre les termes utilisés n’ont pas tous le même sens, comme « food waste » qui ne signifie pas toujours « gaspillage alimentaire ». Bref, ce type de comparaisons est vraiment hasardeuse et n’est vraiment pas fiable malheureusement.

Il serait de loin préférable de se concentrer à avoir de bonnes données ici et se comparer avec nous-mêmes avec une bonne méthodologie maintenue dans le temps qui permettrait de mesurer l’évolution de la problématique dans notre société plutôt que de chercher à se comparer aux autres.

3. Pourquoi ce choix de la part de l’ONU et pourquoi ce n’est pas plus clair que ça dans les communications?

Parce que l’ONU a fait le choix méthodologique très fort discutable de considérer que le gaspillage alimentaire (« food waste ») est seulement ce qui se produit dans les 3 dernières étapes du système alimentaire et d’appeler « pertes alimentaires » (« food loss ») ce qui se produit dans les premières étapes.

Jusqu’à maintenant, ce n’était pas très problématique puisque le précédent rapport de l’ONU (Gustavsson et al., 2011) n’avait pas appliqué cette distinction dans les statistiques, les « pertes » et les « gaspillages » étaient agglomérés et on avait donc un portrait global. Or, cette fois-ci, non seulement l’ONU a décidé de traiter les deux volets dans des études séparées, mais elle a même assigné le tout à deux agences différentes : les « pertes » à la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture) et le « gaspillage » au PNUE (Programme des Nations unies pour l’environnement).

Ainsi, l’ONU considère qu’elle a bel et bien documenté le gaspillage en totalité dans son Food Waste Report Index 2021, mais l’énorme problème est que ça ne correspond pas du tout au sens d’usage du terme dans nos sociétés, du moins dans la francophonie (la confusion est généralisée dans les médias francophones d’ici et d’ailleurs).

La distinction entre « pertes » et « gaspillage » n’existe pas dans la culture populaire francophone, encore moins la distinction faite par l’ONU qui trace la ligne selon l’endroit où se passe le gaspillage dans le système alimentaire. Cette distinction est non seulement arbitraire mais aussi très subjective et trompeuse, sachant qu’on a tendance à considérer que les « pertes » sont moins graves et plus accidentelles que les « gaspillages », ce qui est faux dans le cas de la distinction faire par l’ONU puisqu’il y a du gaspillage grave, conscient et non accidentel à toutes les étapes du système alimentaire.

L’ONU considère qu’elle a de bonnes raisons pour faire cette distinction, mais ça a malheureusement pour effet de désinformer la population – incluant les gouvernements et les institutions publiques – sur la très importante problématique qu’est le gaspillage alimentaire et c’est vraiment fâcheux et préoccupant.

4. Enfin, petit rappel quant à d’autres statistiques erronées et trompeuses qui circulent beaucoup :

  • On ne gaspille pas 58% de la nourriture au Canada.
  • Les consommateurs ne sont pas responsables de la moitié du gaspillage au Canada.

Pour les explications de ces erreurs : https://tuvaspasjeterca.com/2019/05/30/les-plus-recents-chiffres-sur-le-gaspillage-alimentaire-au-canada/

En conclusion, je vous demande/supplie/implore d’être extrêmement prudent•e•s lorsque vous véhiculez des statistiques sur le gaspillage alimentaire. En cas de doute, n’hésitez jamais à me contacter ou à vous référer à mes articles.

La désinformation sur le sujet n’aide vraiment pas la cause, merci de faire de votre mieux pour ne pas y contribuer!


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