Abrogation du Règlement sur les fruits et légumes frais – Qu’est-ce que ça change?

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Image tiré de l’émission Les Infos à V Télé, 30 juillet 2016

Le 25 juillet 2016, le ministre de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ), Pierre Paradis, a annoncé l’abrogation (en d’autres mots, l’élimination) du Règlement sur les fruits et légumes frais, ce qui « permet dorénavant la vente des légumes imparfaits. » (Voir communiqué ici)

Vous vous dites sûrement : Hein? Ce n’était pas déjà permis? Comment ça se fait que la chaîne Maxi en vend depuis mars 2015, que les IGA en ont vendu pendant 5 semaines à l’automne 2015, que SecondLife ne fait que ça vendre des fruits et légumes imparfaits depuis plus d’un an, etc., etc.?

Eh bien croyez le ou non, tout ça n’était officiellement pas permis, mais cette clause du règlement n’était tout simplement pas appliquée. Le ministre Paradis s’est sûrement donc dit qu’un règlement qui n’est pas appliqué n’a pas lieu d’être. A priori donc pas de gros changement concret à ce niveau-là, mais si quelque part des commerçants hésitaient à vendre des fruits et légumes imparfaits à cause du règlement, bien maintenant ce frein vient de sauter.

De standards très stricts à aucuns standards?

Dans le règlement aboli, la majorité des fruits et légumes commercialisés au Québec faisaient l’objet de standards esthétiques TRÈS TRÈS TRÈS précis, souvent séparés en deux ou trois  catégories selon leur « beauté », et ceux qui n’entraient dans aucune catégorie ne pouvaient techniquement pas être commercialisés. Je vous laisse aller voir le règlement si jamais vous êtes curieux de voir le niveau de détails exigés, mais je vous préviens que c’est lourd et qu’il est souvent question de calibre au demi-pouce près.

Ainsi, techniquement, en abolissant ledit règlement, le ministre Paradis a aboli TOUS les standards esthétiques ainsi que leurs catégories. Est-ce que ça veut dire que ça va être le « free for all », qu’il n’y aura plus de no.1-2/A-B et que tout va être vendu pêle-mêle dorénavant? Gageons que non, et que les catégories vont bel et bien continuer d’exister dans le domaine commercial, ça ne sera juste plus dicté par le gouvernement. Ces normes sont, pour la grosse majorité, purement esthétiques et ne concernent en rien la qualité et la salubrité des aliments, il n’y a aucune raison que ce soit régi par le gouvernement. Parce que c’est ça dont il est question, de milliers de tonnes d’aliments sains qui sont gaspillés dans les champs du Québec chaque année à cause de standards fixés par on-ne-sait-trop-qui pour on-ne-sait-trop-quelle-raison. Bonne chose donc.

Ceci dit, le règlement contenait quand même plus que juste des standards esthétiques. Il y avait notamment quelques dispositions concernant la qualité et la salubrité des produits, les emballages, les « indications et marques » de même que sur la surveillance et l’inspection. Est-ce que toutes ces dispositions étaient inutiles et non appliquées? J’en doute. C’est quand même étrange d’avoir aboli tout un règlement comme ça alors qu’on aurait pu seulement l’assouplir, non?

Rupture de stock = fin du monde?

Si vous avez un peu suivi l’actualité autour du sujet des fruits et légumes « moches », vous avez certainement entendu une intervention d’André Plante, le directeur général de l’Association des producteurs maraîchers du Québec et expert pour relayer les craintes des membres de son association.

La principale crainte répétée ad nauseam sur toutes les tribunes par M. Plante est celle de la potentielle pression « excessive » de la demande pour des fruits et légumes imparfaits. Parce que, dans un champ, on estime de 10 à 15% le ratio d’imparfaits comestibles (chiffre assez conservateur à mon avis), ratio variable et fluctuant selon les productions et les aléas de la nature. Ainsi, l’offre de fruits et légumes imparfaits sera évidemment toujours limitée et secondaire comparativement aux parfaits. Logique. Les imparfaits sont donc voués à être en rupture de stock et en disponibilité variable sur les tablettes des commerces d’alimentation, ce qui N’EST PAS forcément un problème et surtout ce qui n’a pas été un problème jusqu’à maintenant dans la grosse majorité des expériences à ce sujet. Je pense que les consommateurs peuvent facilement comprendre et accepter que ça va fluctuer et que c’est ben correct comme ça, comme c’est le cas pour les produits du Québec.

Mais M. Plante a tellement peur que les consommateurs mettent tellement de pression sur les marchands pour avoir toujours des imparfaits que ça va entraîner les marchands à mettre une pression indue sur les producteurs pour fournir de plus grandes quantités d’imparfaits et qu’alors les producteurs vont se trouver forcés d’écouler leurs parfaits au prix des imparfaits et ainsi se faire avoir au bout du compte.

Donc, si je comprends bien, après que les représentants de l’industrie nous aient cassé les oreilles pendant des années avec des « Ce sont les consommateurs qui demandent des aliments parfaits », là on s’inquiète que les consommateurs demandent trop d’imparfaits? C’est pour le moins ironique tout ça, vous en conviendrez…

André Plante craint aussi la compétition déloyale de la part des aliments étrangers qui eux continueront de respecter des standards esthétiques sévères, donc que des consommateurs choisissent des fruits et légumes « parfaits » de l’étranger et boudent nos aliments moins parfaits d’ici. Avec la popularité croissante de l’achat local, je ne pense pas que ce soit une crainte tellement fondée.

Conclusion : bonne nouvelle!

Sur l’analyse de tout ça, je dois vous avouer que je me range beaucoup plus du côté de la vision de Sylvain Charlebois, spécialiste en politiques agroalimentaires et professeur titulaire à la Faculté en Management et en Agriculture à l’Université Dalhousie à Halifax. Voici son point de vue, bien informé, sur la question :

« On va avoir différents produits offerts à différents prix. On donne un choix aux consommateurs. […] On permet à l’offre de répondre à une demande de plus en plus fragmentée.  Je vois ça comme une opportunité et non pas une menace pour les producteurs maraîchers. […] Vous savez, on ne mange pas assez de légumes, ça pourrait être une opportunité pour les producteurs maraîchers d’augmenter la demande de légumes en chargeant moins cher pour des produits qui ordinairement seraient gaspillés. […] J’ai l’impression que c’est une opportunité en or pour les producteurs maraîchers et pour les détaillants d’offrir quelque chose de différent, tout simplement. » -Sylvain Charlebois sur les ondes du 98,5 FM

Voilà! Même André Plante finit par reconnaître très discrètement que tout le monde peut en bénéficier si on commercialise les fruits et légumes imparfaits avec un rabais raisonnable :

« On pense que de 25 à 30% de [rabais] ça va être vraiment intéressant pour le consommateur et ça va être intéressant pour le producteur ». André Plante sur les ondes du 98,5 FM

Si vous voulez entendre les entrevues complètes avec Sylvain Charlebois et André Plante, cliquez ici.


Intéressés par une conférence sur le gaspillage alimentaire en général ou sur un volet précis? N’hésitez pas à me contacter : eric.lenverdeur@gmail.com

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2 réflexions sur “Abrogation du Règlement sur les fruits et légumes frais – Qu’est-ce que ça change?

    • Ah c’est que malheureusement l’entrevue était disponible seulement pendant les 14 jours après la diffusion. Mais j’en dis beaucoup plus dans l’article que dans l’entrevue, donc rien n’est perdu. 😉

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